mardi 28 février 2012






NOUVEL EXTRAIT DU "VOYAGEUR (MICHEL A DISPARU)"




ROMAN PARU CHEZ EDILIVRE EN 2011







Tandis que nous devisons, le philosophe a rencontré le concierge et nous sommes invités à pénétrer dans le hall. C'est immense, c'est tout blanc... Ma parole ! Voilà l'ambassade des nuages ! Je comprends : le peuple bohémien vit dans la marge et dans la boue, alors il veut sa revanche, il veut son ambassade en plumes de colombe ! Notre cher professeur nous serre la main :




- Je vous quitte, mes amis. Heureux de vous avoir rencontrés.




- Vous ne restez pas afin de savoir si nous touchons au but ?




- Quel but ?




- Retrouver enfin le petit Michel !




- Ah oui, certes... Mais j'ai des copies à corriger et il est tard. J'apprendrai dans la presse le succès de votre... mission.




Il sort. La porte se referme. Un homme en blouse arrive jusqu'à nous, qui sommes plantés dans ce hall comme des parapluies sur un porte-manteau. D'emblée, je n'aime pas tellement cet échalas ricanant.




- Je suis le professeur Blanche, chuinte l'homme tout en os. Vous allez me raconter votre histoire, tranquillement, longuement, nous avons tout notre temps.




- Excusez-moi, ne sommes-nous pas dans l'ambassade de Bohème ?




- Ah oui, l'ambassade... Si vous voulez. En fait, il s'agit d'une clinique, un établissement de soin spécialisé dans la psychologie, les troubles psychologiques, mais vous pouvez nous l'appelez «ambassade» si ça vous chante.




Non, cela ne nous chante pas. Je comprends un peu tard que nous avons été livrés par ce Judas de philosophe. Gustave est furieux et je sais qu'il prépare ses poings, à l'intérieur des poches de sa veste.




- Je vois que vous avez chacun une petite valise, indique le docteur Blanche, c'est parfait. Nous avons tout le nécessaire ici mais c'est bien que les patients disposent de quelques effets personnels. Vous verrez, nous sommes le meilleur établissement de Paris, et situé dans un beau quartier !




Soudain, aux quatre coins paraissent des hommes, aussi vêtus de blouses rouges, l'air renfrogné de tous ceux qui appartiennent à un service de sécurité. Nous n'aurons pas le dessus. Toute la rage liée à l'injustice de notre situation ne suffira pas à repousser les costauds décidés à nous ligoter. Après, ils nous injecteront toutes les solutions possibles, les somnifères qui nous transformeront en araignées et les excitants qui nous changeront en crapauds. Qui contrôle les méthodes thérapeutiques de ce genre d'établissement ? Allez ! Nul doute que le maire, le député et le préfet sont membres du conseil d'administration. En général, on découvre vingt ans après la fermeture définitive des portes d'un tel établissement que les placards et la cave regorgent de cadavres mutilés dont on ne pourra plus jamais restituer l'identité. La fosse commune ! Je n'ignore pas que la bourgeoise fait ses affaires en secret. Et nous sommes dans son temple, sur ses terres ! Comment se défendre ? Oh, je n'avais pas prévu de me faire piéger de cette façon... Inutile de tergiverser : j'ai des responsabilités vis à vis de mon principal collaborateur, qui ne doit pas subir les conséquences de mes erreurs de calcul. Seigneur qui n'existe pas ! Comme j'ai été naïf ! Croire qu'un professeur de philosophie pouvait nous aider, et même payer les onéreux petits cafés ! Enfin, l'heure n'est pas à l'établissement du bilan de notre aventure, pas encore. J'avais pourtant expliqué les choses, j'avais dûment argumenté et lorsque je parle haut et fort, que je déclame mes convictions et le but de ma mission, je peux être moqué parfois, susciter la colère en certaines occasions, ne pas être cru même si je ne mens jamais, ne pas être compris même si nous parlons tous la même langue, mais pris pour un fou ! Jamais ! Je ne supporte pas cette idée.




- Veuillez nous suivre, susurre l'ambigu docteur Blanche.










mardi 20 décembre 2011

Amis, frères et soeurs, mes camarades : un nouvel extrait du Voyageur 2 (La rivière des morts). c'est mon cadeau de Noël, mon bisou incandescent.



Voyage 3



Impasse



je me fais violence pour conserver, malgré mon humeur, ma voix d'encre. Aussi est-ce d'une plume à bec de bélier, sans cesse éteinte, sans cesse rallumée, ramassée, tendue et d'une haleine, que j'écris ceci, que j'oublie cela. Automate de la vanité. Sincèrement non. Nécessité de contrôler l'évidence, de la faire créature.



René Char



Feuillets d'Hypnos



Au réveil, elle est blonde tartinée. Je ne déteste pas cela, au contraire. Ce n'est pas sans me rappeler la Constance Hardy d'autrefois qui, même dans les matins gelés, portait la beauté en forme de croissant chaud. Pour mon compte, avec du café et des résolutions, je suis prêt à défier le monde. Je me sens capable de retrouver son légionnaire même sur la banquise. Elle s'amuse de cet enthousiasme matinal et juvénile.


- Et alors, monsieur le voyageur, de quel côté allons-nous déployer nos ailes ?


- Au village natal d'Ernest. Tout est parti de là. Aucun légionnaire n'échappe à cette malédiction d'être marqué au fer rouge par les souvenirs heureux d'un monde gentil qui s'est englouti.


- Mais, son village natal... C'est très loin !


- Je sais. Nous voyagerons. En avion, si vous préférez.


- Je préfère.


Voilà ; je me dérouille les jambes. Le goût de la course à fond les gaz me revient doucement. Oublié l'hôpital ! Et je ne suis pas mécontent de sortir de nos frontières pour mener un combat continental. De toute façon, Ory a beaucoup d'économies. Elle est disposée à dépenser son argent sans compter pour réussir son pari. J'appelle l'aéroport et je réserve deux places dans le prochain vol.

jeudi 8 décembre 2011

OUVRIERS !




Il est dit que le Front national est le premier parti politique chez les ouvriers, devant la droite républicaine et la gauche en troisième position. C'est une honte. Je veux bien qu'on soit déçu par la droite et la gauche, mais est-ce une raison pour tomber dans l'extrême droite ?




Je dis aux ouvriers qui votent ou s'apprêtent à voter pour le Front national qu'ils trahissent la mémoire sociale de la France. Ils trahissent les anciens qui ont mené les combats pour obtenir la dignité. Par manque de réflexion, par facilité, ils trahissent tout ce qui a fait l'histoire du monde ouvrier.




Que les ouvriers tentés par l'extrême droite arrêtent de croire que les émigrés sont la cause de leurs problèmes. C'est faux et c'est stupide. Qu'ils se souviennent que l'appartenance à leur classe sociale signifie la solidarité et le mouvement collectif.




Qu'ils se souviennent qu'à aucun moment, jamais, l'extrême droite n'a été du côté des ouvriers, si ce n'est pour les trahir et les frapper (milices à la solde du patronat pour briser les grèves, Cagoule, ralliement au gouvernement de Vichy, OAS). Ouvriers, vous n'avez rien à gagner dans cette aventure tragique.




Il faut se ressaisir et retrouver les valeurs de solidarité et de fierté de soi-même qui ont toujours caractérisées le mouvement ouvrier. Et voter à gauche car on peut reprocher tout ce qu'on veut à la gauche, mais c'est votre famille. On ne trahit pas sa famille.





Eric Lebreton

mercredi 30 novembre 2011

Voyage N°11, extrait

Veinards ! Un nouvel extrait du Voyageur, épisode 2, La Rivière des morts.


Rappel : disponible chez Edlivre et les bonnes librairies en ligne.



Je n'aurai pour tout dire


Ecrit sur mon chemin


Que mon incertitude


la buée qui recouvrait la vitre


Et peut-être la vitre


Mais jamais la fenêtre


Et jamais le chemin



Paul Vincensini



Pour tout dire



Tout de suite, je remarque tous les arbres rouges caché derrière le premier baobab. Nul doute que nous venons de pénétrer en République Terra Sanguina.


- Patron, en est-on si sûr ?


- Les arbres ont des reflets rouges, et des feuilles de larmes sèches. C'est caractéristique. Tu peux me croire.


Le vrai voyageur doit intégrer la botanique et la géologie dans sa réflexion générale, combien même il a été et reste le plus nul des scientifiques. Le minimum est de noter la couleur des choses afin de savoir sans quel pays nous sommes. Nous parlons beaucoup, ce qui nous permet d'oublier à quel point nous avons maintenant faim et soif. De fait, la savane s'éclipse définitivement ; le petit chemin se rétrécit. La végétation tropicale nous enserre à chaque mètre parcouru, à chaque pas un peu plus. Et la gorge nous serre, entre la peur et l'excitation, car ce pays est en guerre.


- En guerre contre qui ? Nous ne sommes pas concernés !


- En guerre contre lui-même et, dans ce cas, nous sommes tous concernés.


Je ne crois pas si bien dire. Ici, la guerre civile perdure depuis des décennies, depuis que les anciens colons ont fui en laissant tout pourrir. Et ça ne s'arrange pas.



mercredi 16 novembre 2011

Ce que j'aimerais, c'est qu'une lectrice (ou future lectrice) accepte de poser ici, avec un extrait du roman Le voyageur, ilustré par cette photo. Lectrice, future lectrice, ci-dessous un extrait de La Mistoufle pour vous enccourager à vous porter candidate.



"Elle comprendra sûrement que gagner vraiment, pour moi, ça veut dire vivre ensemble. Ce serait notre victoire de la Gauche à nous. Ce genre de mirage, j’en suis coutumier. À cette époque, par exemple, je crois utile de noircir du papier. Je peins l’Afrique dans un roman furieux. Elle, les copains, tout le monde sait que les heures gâchées chez moi, dans l’ancienne soute à charbon devenu bureau à hauteur des pieds des passants, sont vouées à l’échec. Personne n’ose le formuler clairement. Mais, le 10 mai au soir, qui parle d’échec ? Oh ! le ciel parle d’échec ! Ce soir, il ne cesse de flotter, à minces giclées ou grosses flèches empoisonnées, ça tombe radicalement. Poser nue, vivre ensemble, séduire un éditeur, changer la vie avec la Gauche, ça tombe drôlement".



Extrait La Mistoufle


Eric Lebreton


Edilivre 2008

mercredi 26 octobre 2011

Record du monde



Le record de méventes est toujours d'actualité : 2 exemplaires de chaque "voyageur"... je remercie ses nombreuses personnes qui ont pris soin d'éviter d'acheter un de mes livres, ce en quoi la société les félicite et les encourage.






vendredi 2 septembre 2011

Extrait : Le voyageur, épisode 2, la rivière des morts



Expulsion



Voilà ; je n'ai plus rien à dire ni rien à déclarer. Je voyage maintenant les deux mains dans les poches, avec un tout petit bagage, pas encombrant. Ou plutôt, je ne voyage plus.


Henri Calet


Le tout sur le tout


Le juge de Bobohokeur grimpe sur son piédestal dès l'aurore. Pourtant, la coulée orangée sur le décor n'incite pas à évoquer la mort. Néanmoins, nul doute que nous sommes dans le collimateur, ici à Bobohokeur. On nous extirpe de la geôle, sans politesse. On nous presse. On nous pousse vers le tribunal situé de l'autre côté de la rue. Gustave voudrait un bon breakfast, et je l'approuve. Ce sera pour plus tard. Breakfast à Bobohokeur, ce serait bien, limpide, charmant comme d'aller voir la mer un dimanche matin. Mais la mer est loin d'ici, de cet endroit terrible qui ne connaît jamais la pluie. Le juge a mis une perruque blanche, façon ancienne colonie impériale. Je me dis : emmenés derrière la palissade, douze balles... Qui protestera ? Les deux flics nous regardent méchamment. Ils espèrent que le juge dira : emmenez-les derrière la palissade...


mardi 30 août 2011



Pendant les vacances, on oublie la littérature. Les acheteurs et lecteurs des deux voyageurs, Le voyageur (Michel a disparu) et Le voyageur ,épisode 2 (la rivière des morts) ne se bousculent pas au portillon. On s'en fiche. On est beaux et jeunes. Surtout ma plus jeune fille...







dimanche 12 juin 2011

Bonjour amis, camarades, mes frères de combat... Le voyageur (Michel a disparu) suivi de l'épisode 2 : le voyageur, la rivière des morts, sont parus chez Edilivre.


Ils sont disponibles chez toutes les librairies en ligne (Alapage, Rue du comemrce, chapitre.com, etc).



Bon, voici une photo datanat de l'époque où j'étais justement un voyageur... Cela fait 20 ans au moins. Reste l'idée du voyage à défaut du voyage lui-même.




Extrait, gratuit :




Le philosophe intrigué nous offre un café chaud, dans un bistrot qu'il croit populaire, métro Convention. Il veut en savoir plus. En réalité, il pense que nous sommes plus dingues que n'importe quel dingue jamais rencontré au métro Convention. Et dieu sait que ce coin fut fertile en dinguerie ! Nous le passionnons car il compte narrer nos aventures à son école. Alors, bien que détestant toute forme de justification et d'explication, puisque mon action est légitime est qu'elle n'est pas à étalonner ni à échantillonner chez un philosophe dont probablement le but secret est de reproduire le schéma bourgeois du monde, je me lance dans la narration de notre combat sacré pour Michel Georges, contre Gordon Diaz et sa bande. Á la fin du récit, il n'a même pas touché à sa tasse de café ; il reste tout ébaudi.


- Dans ce cas, glisse-t-il, je ne vous recommande pas l'asile de nuit, mais plutôt l'ambassade de Bohème.





- Comment cela ?





- La Bohème a obtenu son ambassade à Paris, voici une semaine. Vous ne lisez pas les journaux ?





- Non.





- Pour un enquêteur, c'est étrange.





Gustave me regarde. Nous comprenons que le petit Michel utilisé par Gordon et tous les Bohémiens vient probablement de réaliser son premier coup d'éclat : l'obtention d'une ambassade... Comment a-t-il fait ? Le gosse a-t-il capturé un ministre ?





- Messieurs ! s'esclaffe le philosophe, on ne crée pas une ambassade de cette façon ! Il faut un accord entre notre pays et le pays désireux d'être représenté chez nous !





- Monsieur le philosophe, faites des recherches et je suis certain que vous verrez que le Ministre des Affaires Étrangères a disparu pendant quelques jours, même si cette information fut partiellement étouffée et renvoyée à la dernière page de vos fameux journaux.





Ce n'est tout de même pas un philosophe qui va nous apprendre à comprendre les agissements des Bohémiens en général et de Diaz en particulier ! Puis, balbutiant, le professeur avoue que la création de cette ambassade a beaucoup surpris puisque la Bohème n'est pas une nation indépendante, pas encore, même si l'Europe est appelée à se morceler, et qu'il existe une certaine confusion afin de déterminer avec certitude si la Bohème en question est cette région de l'Europe orientale, la dénomination générique des tribus nomades, ou l'appellation des adeptes de Puccini, Aznavour et Henri Murger.





mardi 7 juin 2011

EXTRAIT LE VOYAGEUR 2

Amis, cette nouvelle ! Parution des deux livres jumeaux :





LE VOYAGEUR / MICHEL A DISPARU



LE VOYAGEUR / épisode 2 : LA RIVIERE DES MORTS





EDILIVRE





Disponibles sur le site de l'éditeur, mais aussi dans les librairies en ligne : WOBOOK, ALAPAGE, CHAPITRE.COM, etc.





Allez, un extrait, gratos !





Derrière notre guide, nous traversons tout le village où la longue avenue de sable tassé sépare des tôles entassées. On nous espionne de côté, sans mot dire, à travers des yeux ronds comme des ventres en ballon.



- Je crois que nous sommes au Mali, dis-je péremptoire. En tout cas, nous ne sommes plus en R.T.S, sinon le Grand Crabe nous aurait récupéré sans difficulté.



- Au Mali ?



Dans mon idée, il s'agit d'un terme générique. Mali, Mali... je vois des forteresses dans le Sahara éprouvé, des enfants sortis des dunes et des moutons vacillants sur les herbes toutes cramées.



- Patron, nous touchons au but... Vous aviez raison, une fois de plus.



- Je ne suis pas si optimiste, tranche Ory.



Je n'ai jamais commenté mes missions avant qu'elles ne s'achevassent sinon les vains débats sembleraient des crevasses. Mon papa disait « à la fin du bal, on paye l'orchestre » et c'était ainsi un chapelet d'expressions appelées « lieux communs » par les savants mais qui derrière les moqueries témoignaient de son goût de la chose véritable, estampillée par l'expérience des hommes de méchante condition. Toutes ces pensées cheminent tandis que nous marchons derrière notre petit bonhomme de guide. Enfin, nous sortons des limites du village. Le soleil danse la gigue. La route devient torride aux pieds. Nos estomacs donneraient un empire pour une figue et nos yeux cherchent la caserne tant espérée. Soudain, le gosse arrête sa course qui est une espèce de sérénade d'os souples et, de son bras immensément long, il désigne à l'horizon une forme étrange, marron pourrie.



- Caserne Légion, chante-t-il en tendant sa main. Là, biftons biftecks, tout de suite.



Nous sommes dubitatifs. Où est le drapeau de la Légion ? Nous pouvons concevoir que la caserne soit dressée à l'extérieur du village, insérée dans la dune comme un anneau dans un nombril, mais nous ne cherchons pas des curiosités touristiques, des ruines à visiter. Que ce gosse ne se paye pas notre poire ! Il veut être payé. Je le comprends, d'une certaine manière : on accomplit sa mission, on prend son argent et on disparaît. Je n'ai pas d'autre philosophie. On partage cette vision du monde, avec le gamin. Mais la condition majeure, c'est de réussir et surtout de ne pas mentir, sinon on est juste un escroc, un petit voleur.



- Payez le gosse et allons voir, décrète Ory.



- C'est vous la commanditaire.



- Faites ce que je vous dis.



mardi 19 avril 2011



De l'actualité :



parution chez EDILIVRE, en mai 2011 :



Le voyageur, épisode 1 : Michel a disparu


Le voyageur, épisode 2 : la rivière des morts



Deux livres qui se suivent (pour celes et ceux qui aiment les séries)





En vente dans toutes les librairie sen ligne (AMAZON, FNAC, EBOOK...) et sur le site de l'éditeur.



Bientôt des extraits !



Eric Lebreton






lundi 28 mars 2011

EXTRAIT DE LA MONEDA



Je remarquai des petites crottes amoncelées sur les pierres verdâtres. Oh, je n’y connaissais rien en zoologie ! Les traces menaient à un escalier naturel, éclaboussé des larmes froides du torrent. Là, je vis mon cher petit animal. Pour venir jusqu’ici, je ne m‘étais pas trompé une seule fois. Le rêve d’enfance avait survécu, intact, comme une peinture rupestre. Elle jugea que ce castor paraissait bien vieux et se déplaçait avec difficulté. C’était vrai. Il se traînait l'arrière-train en déséquilibre. Il ne s’occupait plus des troncs d’arbre entiers mais seulement des brindilles en périphérie, celles échouées par le courant. Á mes yeux, il n’en était que plus sympathique ! Vingt-cinq ans de plus qu'à notre dernière rencontre, cela comptait au compteur d’un pauvre castor. C’était le même, j'en étais certain. Nous ne le dérangeâmes pas ; nous l’observâmes dans la peine et la difficulté de son pauvre commerce. Yma posa sa tête sur mes genoux. Nous étions venus pour cela ; cette posture et cette vision. J'en profitai pour adresser une discrète prière, moi qui ne priait pas ou très mal car je n’y croyais pas du tout, à mon papa réfugié dans les nuages. Nul doute qu’il m'avait donné rendez-vous, ici, en ce jour particulier. En somme, ce castor était mon papa. Lui, après notre balade commune de jadis, il déclina. Les années suivantes, il picola sec. Il s’enferma dans son esquif mental, à l’abordage des rivages ancestraux de la débine, ces terres sauvages qui l’attiraient tellement. Sorti de mes pensées et revenu sur la terre, dans cette montagne, je ne vis plus Yma. Cela m’inquiéta mais elle était en-dessous, la tête sur mes genoux. Soudain un tir de fusil claqua dans l’air. Notre vieux castor se renversa, lentement. Du sang se mit à couler avant de rejoindre le torrent. Yma s’était endormie sur mes genoux. Elle se réveilla d'un bond.


- Que se passe-t-il ?


- Quelqu’un a tiré sur mon papa !


- Quoi ? Que dis-tu ?


Elle se releva et vit le petit cadavre tout rond, recroquevillé sur la pierre. Au même instant apparut le camionneur, fusil cassé sur l’avant-bras, avec, derrière lui, deux autres types qui lui ressemblaient.


- Bonjour les amis, dit le salopard, joli tir, non ? Nous allons bouffer cette charogne... Si ça vous chante ?


- Non merci, sans façon.


Le salopard se pencha sur le drôle de cadavre, sortit son couteau de la ceinture, commença le dépeçage. Nous reculâmes terrorisés. Une cascade rouge se propulsa en un étrange geyser avant de retomber dans l’eau claire du torrent. Face à ces criminels, dans notre situation d'expectative et de dégoût, nous comprenions que, l’heure venue, la trouille au ventre l’emporterait sur toute autre considération et que les beaux discours et les protestations démocratiques ne pèseraient pas lourd. Les deux acolytes du boucher avaient un œil sur le dépeçage et l’autre sur nous. Si nous partions trop vite, ils tireraient. Après tout, qui contesterait leur version affirmant qu’ils avaient été attaqués par un homme et une femme à l’air bizarre ? Le camionneur très affairé en profita pour nous interpeller :


- Avez-vous vu, petite madame et petit monsieur, ce que nous ferons bientôt aux « Rouges » ?



Eric Lebreton



La Moneda


Edilivre



Oh, mes amis, si vous aimez... C'est à commander chez Edlivre, mais aussi chez toutes les librairies en ligne.

mercredi 9 février 2011

La revanche

"Elle a été piétinée, souillée par la pisse, et laissée pour morte, c’était donc normal d’aller chercher tanière où se cacher, la honte au museau rouge, pire qu’un bâtard qu’on chasse à coup de savate... Qu’est-ce qu’elles ont de plus que la grosse fille, retour d’Istanbul et du souk à noire coco, les petites salopes qui frétillent de la gambette sur les affiches des théâtres parisiens ? Oh ! la puissante rage qui naît, volcanique à s’en lécher les babines, dedans, là, à l’intérieur ! Vraie bombe ! Il faut arrêter maintenant d’essayer de savoir comment bien se comporter en société, manger le petit doigt en l’air comme chez la duchesse en 1910, il faut cesser de se justifier en permanence de n’être pas convenable et présentable ! On peut terroriser la midinette, pas la tumultueuse. C’est le public qui compte. Lui ne triche pas. Il aime ou pas. A bas la cohorte des critiques, spécialistes, directeurs de troupes, collègues chanteurs rois du croc-en-jambe, rôdeurs de coulisses, filtres divers dont l’intention profonde est d’éclaircir le café noir pour donner du jus de chaussette à un troupeau de brebis aveugles ! A la descente des escaliers de la butte, Fréhel a envie d’hurler :

- Je ne suis pas crevée, ça a failli mais ce n’est pas arrivé !

C’est maintenant l’heure de la fermeture, les cafés tirent le rideau, les music-halls s’éteignent comme des étoiles aspirées dans l’infini, mais c’est partie remise, ça va rouvrir. Ils n’ont pas bien fait, les amis d’Auteuil, de la ramener de force dans cette ville. Paris lui a causé, mieux que Lourdes à Bernadette :

- T’es pas clamsée ? Alors, reviens sur le front si t’as quelque chose dans le bide !"

Mes amis, mes sœurs et frères qui lisez ces lignes, goûtez cet extrait de LA JAVA DES MENDIANT, histoire vraie et chaloupée de la grande chanteuse Fréhel. Le livre est disponible sur le site de l’éditeur (EDILIVRE) et dans toutes les bonnes librairies en ligne (AMAZON, FNAC, etc)

mercredi 2 février 2011

EXTRAIT :

BIENVENUE A SARKOLAND

(2009 / Editions Le Manuscrit)

"Quatre voitures calcinées sont plantées dans ce qui devait être un beau trottoir. Les bâtiments publics sont tous détruits, mieux et plus sûrement que par l’entremise d’un plan de restructuration de la Fonction Publique. Les grilles de la Poste sont tordues, les murs de l’école sont écroulés. Un long chapelet de cendres ponctue l’avenue comme un balisage du sol, comme si un Boeing devait bientôt atterrir, un Boeing qui viendrait chercher les survivants pour les sauver de cette sombre lune. Soudain, en un éclair fulgurant, une haute barre toute entière s’enflamme. les deux pieds sur la pédale, Alex parvient à freiner avant de plonger dans le brasier, tourne à gauche d’un coup de volant, dégage la voiture, redémarre avant que les flammèches n’atteignent le réservoir d’essence.

- Bon sang ! on a eu chaud !

- Fiche le camp, vite ! Vite !

Alex enfonce la pédale d’accélérateur. Par chance, les avenues sont mortellement désertes et ils peuvent s’enfuir sans encombre parmi les décombres."

EXTRAIT :

BIENVENUE A SARKOLAND

(2009 / Editions Le Manuscrit)

"Quatre voitures calcinées sont plantées dans ce qui devait être un beau trottoir. Les bâtiments publics sont tous détruits, mieux et plus sûrement que par l’entremise d’un plan de restructuration de la Fonction Publique. Les grilles de la Poste sont tordues, les murs de l’école sont écroulés. Un long chapelet de cendres ponctue l’avenue comme un balisage du sol, comme si un Boeing devait bientôt atterrir, un Boeing qui viendrait chercher les survivants pour les sauver de cette sombre lune. Soudain, en un éclair fulgurant, une haute barre toute entière s’enflamme. les deux pieds sur la pédale, Alex parvient à freiner avant de plonger dans le brasier, tourne à gauche d’un coup de volant, dégage la voiture, redémarre avant que les flammèches n’atteignent le réservoir d’essence.

- Bon sang ! on a eu chaud !

- Fiche le camp, vite ! Vite !

Alex enfonce la pédale d’accélérateur. Par chance, les avenues sont mortellement désertes et ils peuvent s’enfuir sans encombre parmi les décombres."

C'est gratuit ! C'est pour vous mes camarades !

vendredi 12 novembre 2010



Je sais ! Vous voulez (chers inconnus) un extrait de La Mistoufle.


Chez Edilivre


(et chez tous les libraires en ligne, AMAZON, CHAPITRE, ALAPAGE, etc)


"Le métro ! La première étape se situait du côté de ce boulevard Blanqui… Ce 13e me procura beaucoup d'émotion, surtout à la station Glacière. C’était jadis le quartier de mon père. Lui dans les nuages, moi en banlieue : la Glacière ne voulait plus rien dire. Tout de même ! Y venir avec mon paquet ! L'éditeur en question était un libraire devenu éditeur. J'avais déjà connu ce genre de plaisanterie. Je ne voulais plus vivre ça : le patron qui vous reçoit dans l'arrière boutique, qui vous corrige une page en même temps qu'il commande de la bière au supermarché et qu'il licencie un vendeur indélicat… Je ne le voulais plus ! Parce que j'avais déjà été édité ! Deux fois ! Et chez des lapins de ce pruneau ! Quelle horreur ! Je raconterai cela ! C'était deux ans plus tôt, rue des Ecoles… Là, au printemps 99, je cherchais justement autre chose, du solide, du professionnel. Là, dans ce quartier qui me tarabustait, celui de papa, je tombais encore sur un libraire à vocation d’éditeur… Bon, j'entre. Avec mon gros paquet collé au ventre, on me voit venir de loin. La fille soupire à son comptoir. Ce patron, comme celui de la rue des Ecoles, fait dix mille choses primordiales dans le même mouvement, hyper actif au-delà du raisonnable. Déjà, à l’évidence, ma première étape est vouée à l'échec, mais je ne peux plus reculer. Je n'ai pas le temps de me réorganiser, de choisir une autre adresse en remplacement de cette librairie à vocation d’éditrice. D'avoir l'air aussi abruti, je vous jure, à quarante ans ! Elle demande : c'est pourquoi ? Mais elle sait. Je lui donne le pavé, donc un demi millier de feuilles bourrées dans une enveloppe qui menace d'exploser. L’air accablé, elle prend l’objet. On vous répondra, ceci cela, dans trois mois, patati patata, et qu'il faut mes coordonnées à l'intérieur. Elles y sont ! L'éditeur qui, par malheur pour lui, voudrait vraiment me joindre, pourrait me contacter même sur Vénus ! Par Internet ou porteur à cheval ! Pas de tracas ! Il n’aurait pas le prétexte de me juger injoignable… Au fond de la boutique, le patron qui téléphone à cinq personnes en un combiné aigu, me lorgne de coin. Qu'est-ce donc ? Un si gros paquet ? Les coordonnées, oui, oui… Trois mois de délai, oui, oui… Je suis déçu. Enfin, je ne pouvais plus reculer. Dehors, le cœur gros, je quitte ce quartier pour n'y plus retourner, sauf pour rechercher le paquet, d'ici peu, disons trois mois, oui, oui…"

vendredi 5 novembre 2010


EXTRAIT DE LA MONEDA (EDITIONS LE MANUSCRIT)



Dans mon appartement, j’avais un vieux tourne-disque. En signant le bail, on m’avait recommandé le silence presque complet sous peine d’expulsion. Ce soir-là, après le départ d’Yma et la remarque de la danseuse, je ne pus résister à l’envie de faire tourner la musique. Adolescent, dans la maison banlieusarde de mes parents, j'écoutais du rock’n’roll pour effrayer le voisinage. Les années avaient passé. Le rock’n’roll avait fondu. Je n’avais plus de voisinage à provoquer ou effrayer mais un nouveau voisinage dont il fallait se méfier. Chaque jour en apportait une nouvelle preuve. N’empêche que je mis un disque. Le mambo m’évoquait Yma. Elle était partie depuis moins d’une heure, j’oubliais déjà ses traits. Peintre, je n’eus peint que le ciel, et encore, un ciel sans nuages. Yma avait des yeux verts. Dans certains pays, elle eût été exhibée sur des podiums, à cause de sa peau troublante et de ses yeux enchanteurs. Dans certains pays, ils n'avaient jamais vu de femme comme elle : brune mais pâle, pâle mais foncée. La difficulté du peintre ! Poserait-elle nue pour moi ? Je ne connaissais rien à la la peinture. Il y avait une solution plus simple, la photographie. Cette idée de nudité à photographier me conduisait encore plus profondément dans certaines interrogations : était-elle une sale petite fasciste ? J'espérais qu’elle ne fût pas totalement une fasciste en herbe. Bien sûr, les militaires n’avaient pas tous le bras tendu, même dans notre pays, et les filles de militaires... Ne m’avait-elle pas dit qu’une branche de sa famille venait d’Allemagne et une autre d'Italie ? Alors, tout correspondait. Je me révoltais : non ! Une sale petite fasciste ne m’étreindrait pas comme elle en était capable, avec liberté, gourmandise pour la liberté… Elle m’avait dit, un soir, que son père respectait les conventions, la constitution, les institutions, les réglementations démocratiquement établies… J'en avais mal au crâne et ça gâchait la soirée du dimanche : yeux verts, épaules tranchantes, peau brune mais pâle. Sur les podiums, en Europe… Poserait-elle nue ?


jeudi 4 novembre 2010

Oh, camarades ! Un extrait de mon roman :

BIENVENUE A SARKOLAND

(titre largement utilisé depuis et dans tous les domaines, mais dont je revendique la paternité)

EDITIONS LE MANUSCRIT

(disponible dans toutes les librairies en ligne, pardon pour cette précison déplaisante mais nécessaire)

"Elle reprend, manchette avant, manchette arrière, jambe tendue dans les gencives de l’adversaire, kung-fu dînatoire… Ah ! Ah ! Elle s’épuise toute seule, sans l’aide de quiconque. Alex reste ébahi. La musique, pauvrette et saccadée si l’on devait en juger dans un autre contexte, devient tambour de la guerre avec les mouvements d’Ambre. Génération désenchantée… C’est une chanson magnifique, qui dit les choses… Ambre répète le refrain et combat toujours plus fort. Alex se met dans l’angle, car un coup de pied tendu est si vite parti… Pour Ambre, cette chanson, voilà le sommet de l’écriture musicale et littéraire. De toute façon, elle ne connaît rien d’autre. Les vieilles lunes ne l’intéressent pas.

- On va de l’avant, souffle-t-elle les poumons en feu, on ne regarde pas en arrière. Vous êtes avec nous ou contre nous. On a l’avenir dans les yeux. Etes-vous d’accord, Alex ?

- Je suppose, mais je n’ai pas voté pour…

- Vous faites bien d’être avec nous. Au fait, c’est quoi, cette fameuse idée ?

Alex cherche ses mots, mais elle a déjà repris le combat et il comprend que l’explication tomberait à plat et même la gênerait dans ses gestes. Ce sera pour une autre fois. L’équipe autorise Ambre à pratiquer son sport chaque soir, car le Grand Patron n’est pas ennemi de l’effort physique. Lui même, s’il tient cette forme éblouissante… Dans le temps jadis, on restait des heures à table, on traitait les affaires politiques et les affaires sentimentales dans les restaurants bourgeois, tandis que gonflaient les ventres et se vidaient les cartes bleues. Aujourd’hui, l’abonnement à une salle de gymnastique vide la carte bleue autant que les meilleurs tables mais les ventres et les artères se trouvent mieux, allégés.

- C’est gratuit ici ! précise Ambre lors de son break, en buvant son eau vitaminée. C’est l’un des nombreux avantages de notre fonction. Vous imaginez, ici, dans cette ville, l’accès illimité et gratuit à une salle de sport… C’est dingue."

jeudi 23 septembre 2010



Un extrait de Don Quichotte de l'encre rouge. (chez Edilivre)



« A cet instant précis, les invités se détournèrent un peu de l’auteur en vogue car l’éditeur venait d’apparaître. DQ se sentit blêmir. C’était l’heure, enfin… Le tocsin, l’appel aux armes… Alors, les mâchoires serrées, le cœur sur haut voltage, il songea à tous les instants capitaux attendus jusqu’à en pleurer au cours de la vie et qui, lorsqu’ils sonnaient à la porte, pétrifiaient plutôt qu’ils ne propulsaient les hommes gavés d’espoir : premier rendez-vous amoureux, penalty décisif, arrivée sur le champ de bataille… Il était dans cet état de paralysie d’avant le grand plongeon. De Mougnaton, on ne distinguait que le rond dégarni au centre d’un large crâne. La dame bondit vers son patron dont elle accapara le bras droit. De toute évidence, d‘autres personnes, probablement employées dans la maison, auraient souhaité tenir ce bras-là, on le devinait aux mines déconfites. DQ respira et put ainsi se ressaisir. Il reprit sa nage vers son nouvel objectif. Le voyant s’approcher, la dame chuchota à l’oreille de Mougnaton : il s’agissait là d’un drôle de zouave qu’elle avait cru bon d’inviter, à la volée, afin de rire un brin. Ce zouave était venu en compagnie d’un autre énergumène, lequel ne quittait pas la porte de sortie… Comme ce zèbre se croyait écrivain, elle l’avait installé entre les pattes de Madame NLA… Mougnaton ricana et la dame fut rassurée. L’éditeur proposa même d’entrer dans la danse ! Il voulait s’amuser aussi. Lorsque DQ débarqua tout essoufflé au premier rang de l’armada contemplative, Mougnaton s’exprima haut et fort afin d’être entendu de tous :


- Ainsi, ma collaboratrice me dit que vous écrivez ? C’est charmant. Ce n’est pas original mais c’est charmant. Qu’avez-vous au visage, vous êtes-vous blessé ?


- Non, c’est mon maquillage… Mon visage de combat.


Mougnaton toussa pour dissimuler son fou rire.


- Avez-vous apporté votre manuscrit ?


- Oui, il est là.


Et DQ souleva son pull. On entendit des oh !, des ah !, et les plus fins connaisseurs de cette maison, de son patron, surent tout de suite qu’on se fichait d’un pauvre diable. »



jeudi 9 septembre 2010


EXTRAIT DE LA MONEDA
CHAPITRE 1
RENCONTRE D'YMA ET DU NARRATEUR
SANTIAGO, SEPTEMBRE 1973

"
- Que pensez-vous de mon cocktail ? Je ne vous indiquerai pas les éléments de la composition, c’est un secret de famille.

Je trouvais cela assez bon, buvable d'accord, toutefois assez mal sucré, prétentieux pour les couleurs et bourgeois pour les arrivages car certains fruits pressés n’étaient pas issus de la production nationale

- C’est remarquable. Je n’ai jamais rien bu de pareil.

- Je m’en doutais.

- Je ne veux pas connaître la composition, dis-je avec malice, car j’adore le mystère, ajoutai-je adroitement.

Á cet instant, son regard changea d’orientation, légèrement, et je crus y déceler un éclair du type « si tu veux jouer au séducteur de pacotille, arrête ton char ! » et c’était juste : je n’avais pas les armes pour dire des poésies inattendues ou des blagues ciselées, pleines de finesse. J’avais chaud, j’avais encore mal à la tête. Je me trouvais dans un lieu qui me déconcertais : grand salon, vaste cuisine, villa carrée. Et cette fille me déconcertait plus encore, parce que je ne connaissais pas les bourgeoises. Ni les autres, aurait-on pu ajouter pour me nuire. En attendant, je ne buvais pas vite, je voulais prolonger cette visite en terre inconnue. Elle s’excusa car elle voulait se changer :

- Mais restez donc, installez-vous dans un fauteuil. Prenez votre temps pour finir votre verre. Je veux à tout prix quitter mon survêtement, vestige de notre accident commun ! Pièce à conviction ! Je ne serai pas longue.

Elle s’éclipsa d’un bond. Livré à moi-même, je fis le tour du salon et c’était une longue promenade. Je regardais les vases, les tableaux, les photos. Qui passait le plumeau pour chasser la poussière ? Sûrement des gens de maison, des domestiques à jaquettes… De toute évidence, les parents de cette fille et cette fille aussi voyait la poussière comme un genre d’envahissement marxiste, insidieux et mortel. Je touchais le bois des meubles. Je n’avais jamais ressenti une telle douceur au bout des doigts. Bien sûr, rien n’était fabriqué avec les arbres de nos forêts. Je m’en fichais, je n’étais pas nationaliste et je ne croyais pas qu’il fallait à tout prix s’approvisionner à l’intérieur de nos frontières. Mais ces merveilles devaient coûter de l’or en barres ! Je m’en fichais, je n’étais pas jaloux, les riches m’amusaient mais ne m’indisposaient pas. Sur une belle photographie de grand format, toute la famille était réunie et disposée comme une équipe de football, les tantes et les grands-pères, les gosses et les ancêtres. J’essayais d’y reconnaître ma nouvelle amie. Ce devait la troisième, là, à droite, encore adolescente, bien avant qu’elle ne courût sur la plage. Au centre trônait un militaire. Pas n’importe lequel, un haut gradé ! J’avais fait mon service mais j’avais oublié les grades, le nombre d’étoiles, les rayures… Dans l'armée de notre beau pays, on connaissait une surenchère de médailles et de médaillés : les bustes des officiers devenaient trop étroits pour y coller toute la batterie de cuisine. Je crois qu’il s’agissait d’amadouer ces soldats quelque peu « soupe au lait » avec de beaux hochets. Rien n’était plus efficace. Pourtant, nous n’avions pas eu de guerre depuis longtemps et je ne voyais pas à quelle récompense ils pouvaient prétendre en temps de paix. Peu importait, la guerre ou non. Amadouer, oui… Sur une autre photo, plus petite, ma nouvelle amie à l’orangeade posait en maillot de bain. C’était presque indécent comme image mais c’était brûlant pour mon compte. Elle souriait au soleil, les mains calées dans le sable, en arrière... Cette image me fit beaucoup d'effet même si j’avais déjà vu des filles en maillot de bain ! Bien sûr, en vivant dans cette maison, dans cette station balnéaire, je comprenais que la plage voisine invitait à s’y faire photographier. Dans la capitale, on était souvent pris devant le monument aux morts ou devant les grilles du parlement. Ici, la belle plage... Vivre près d’une plage, ça me paraissait le comble de tout. Soudain elle réapparut à l’entrée du salon, en robe rouge.

- Vous ne vous êtes pas ennuyé ? Vous regardez les photographies ? Avez-vous vu celle où pose toute ma famille ?

- Oui, celle avec le général.

- C’est cela. Ce général, c’est mon père.

- Excusez-moi, mais je préfère celle où vous êtes en maillot, sur la plage !

Elle se mit à rire franchement. Elle n’étais pas fâchée, mais d’excellente humeur. Sa robe rouge, le soleil dans les rideaux, la photo, son rire, je ne savais pas le formuler clairement, mais je croyais bien que je tombais amoureux. »